Situé entre Rouen et la côte d'Albâtre, au cœur du Pays de Caux en Seine-Maritime, à quelques enjambées d’Auffay et de sa collégiale, le château de Bosmelet, classé Monument Historique, est un magnifique témoin de l’architecture Louis XIII. Nouvellement consacré à l’art et la culture, il présente la collection d’arts du spectacle du fonds Alain Germain[2].

Le parc est complété par un jardin fleuri clos de murs, une chapelle du XVIIIe siècle, une orangerie de la fin du XVIe siècle. On y découvre aussi grilles ouvragées du XVIIIe siècle, saut de loup, ainsi que, à l’ombre de châtaigniers vieux de 550 ans, les vestiges de la Seconde Guerre mondiale (bunker, pistes menant à la rampe de lancement des V1).

Le château de Bosmelet est un lieu de partage et de culture : concerts, expositions, installations, colloques, ateliers d’écriture et académies musicales se succèdent de mai à octobre[3].

Histoire

En Normandie ducale

Pendant la guerre de Cent Ans, le fief du Bosmelet échoit à John Fastolf, célèbre pour ses hauts faits d’armes, et passé à la postérité grâce au génie de William Shakespeare, Giuseppe Verdi et Orson Welles sous les traits de Falstaff.

Nommé sergent général par le roi Henri V d’Angleterre, il gouverne la Normandie où il reçoit en apanage plusieurs châteaux et manoirs. Les ressources financières qu’il tire des terres françaises occupées, ramenées en Angleterre, seront pour partie destinées à affermir le pouvoir économique et intellectuel du royaume. Ainsi Fastolf fait-il don d'une partie importante de ses biens à son ami William Waynflete, évêque de Winchester, pour la fondation du Collège Magdalen d’Oxford.

L'Ancien Régime

Le château actuel est bâti en 1632 par Jean Beuzelin sur les ruines du château fort, dont on retrouve encore de nos jours les fondations dans les caves. L’ample architecture de la bâtisse symbolise l’élévation sociale de cet homme, né en 1602 (de Gilles Beuzelin et de Marie Puchot, fille du seigneur de la Pommeraye et héritière du fief du Bosmelet).

L’ascension de la famille se poursuit à la génération suivante lorsque son fils, devenu président à mortier du parlement de Rouen, épouse en 1661 Renée Le Bouthillier de Chavigny, fille d’un secrétaire d’État de Louis XIII. Le couple a une fille, née en 1668, Anne-Marie Beuzelin de Bosmelet (dont le portrait, peint par François de Troy, est exposé au musée des beaux-arts de Rouen).

Duc de la Force, propriétaire du château

Mme de Sévigné fait part à son amie Mme de Coulanges de ce qu’un mariage est annoncé avec Henri-Jacques Nompart de Caumont (1675-1726), duc de la Force, dernier descendant de François de Caumont, assassiné à la Saint-Barthélemy. La célèbre épistolière note avec l’esprit piquant qui la caractérise, mais aussi avec une pointe de malveillance, la différence d’âge entre les futurs époux, alors que l’héritière – dont Saint-Simon, qui relatera dans ses Mémoires son mariage, dit qu’elle est « extrêmement riche » – n’a que sept ans de plus que son promis :

« On parle aussi [du mariage] de Mlle de Bosmelet avec le jeune duc de la Force, qui serait bien son fils. » ()

Le duc fait partie des favoris de Louis XIV qui signe lui-même en 1698 son contrat de mariage (conservé à la Bibliothèque nationale de France). Il est choisi pour être tuteur du jeune Louis XV, devient vice-président du Conseil des finances en 1716 avant de finir sa vie loin de la cour après son implication dans la banqueroute du financier Law, en 1721.

Les modifications apportées

Les fastes du château sont à leur apogée : le couple entreprend de grandes modifications et fait appel en 1715 à Colinet, Premier Jardinier de Le Nôtre au château de Versailles, pour l’élaboration d’un jardin à la française. Deux projets, dont les plans subsistent, sont présentés aux époux. Le parc actuel en conserve la structure centrale basée sur un tapis vert de plus de deux kilomètres, encadré au nord par une double haie de tilleuls plantée en 1718, unique en Europe de par leur âge, leur nombre et leur hauteur.

Façade sud du château

Le château était entouré d’une orangerie, une chapelle, un grand pigeonnier de forme ovale, symbolisant la puissance de la famille, et de grandes écuries abritant jusqu’à 99 chevaux. Le duc et sa femme souhaitent transformer et agrandir le château pour le métamorphoser en un immense édifice de pierre blanche dans la mode de l’époque, à l’image des modifications qui touchent Versailles. La mort du duc en 1726 met un terme à ces projets architecturaux. La duchesse s’éteint en 1752 sans descendance directe. Le château passe en héritage à Antoine Auguste Thomas du Fossé, qui épouse Catherine Lemaître de Sacy, nièce du Grand Arnaud, célèbre théologien janséniste, et de sa sœur, la non moins célèbre Angélique, abbesse de Port-Royal. La famille se tourne tout entière vers le jansénisme : le plus célèbre de ses membres, Pierre Thomas, collabore avec Lemaître de Sacy à la traduction de la Bible de Port-Royal dont il termine la rédaction à la mort de son ami. La famille est inquiétée en raison de son « hérésie ». Certains sont bannis par Louis XV et fuient en Hollande, d’autres sont embastillés. Le château de Bosmelet conserve trace de l’orientation religieuse de la famille, avec une collection riche en ouvrages jansénistes.

L'époque contemporaine

Le château au XIXe siècle

Carte postale du château vers 1920.

Le château est épargné à la Révolution française : la baronne Thomas du Fossé de Bosmelet avait gagné une certaine popularité dans les environs en aidant le docteur rouennais Antoine Louis Blanche dans sa campagne de vaccination contre la variole. Elle fait croire à sa sympathie pour la cause révolutionnaire en montrant les motifs du papier mural d’une chambre (on en retrouve le motif au Musée des Arts Décoratifs), dont elle a au préalable maquillé les symboles royalistes pour en détourner la signification, afin de présenter l’image de la France félicitant les nouveaux États d’Amérique. Près d’un siècle plus tard, le château est à nouveau préservé lors de la guerre de 1870 contre la Prusse, le baron Pierre de Bosmelet ayant combattu dans les rangs de l’armée bavaroise sur l’instigation de son épouse qui refuse de voir son mari servir l’Empereur Napoléon III.

La Seconde Guerre mondiale

La Seconde Guerre mondiale marque l’histoire du château : Henriette Soyer de Bosmelet, fille de Pierre de Bosmelet et de sa seconde épouse, Valérie de Woëlmont (dont le musée d’Orsay conserve un très beau buste sculpté par Prosper d'Épinay), attend, seule, les Allemands dans sa demeure. Son fils unique, Pierre, est mobilisé dans l’Infanterie coloniale, et son épouse Diana, venue d’Angleterre, prend les chemins de l’exode. Henriette Soyer de Bosmelet cache (et sauve ainsi) les manuscrits et les toiles de la propriété. Elle est arrêtée par les Allemands et condamnée à deux mois de prison. À sa libération, elle retrouve son château et son parc en pleine effervescence : 2000 ouvriers venus de France, de Hollande et de Belgique pour le Service du Travail Obligatoire, construisent ce qui deviendra une importante rampe de lancement pour les missiles V1 que les Allemands ont conçus afin de bombarder Londres.

Au printemps 1943, le colonel Hollard (dont Churchill dit qu’il est « L’homme qui sauva Londres »), officier d’infanterie démobilisé et engagé dans la Résistance au sein du « Réseau Agir », parcourt la région sous le prétexte de vendre des Bibles, et trouve, dans un rayon de 12 km autour de Bosmelet, 6 sites de lancements. Déguisé en ouvrier, avec compas et podomètre, il trace des plans et découvre, à partir des axes que forment les rampes de lancement, que Londres est la cible des Allemands. C’est lui qui, avec ses plans et les croquis d’un V1 qu’il a pu examiner, fait savoir aux Alliés la stratégie de l’ennemi. Il est peu après arrêté, torturé et emprisonné dans un camp de concentration dont il reviendra à la fin de la guerre — mais ses informations permettent à l’aviation anglaise et américaine de bombarder le centre de production des missiles et les sites de lancement. En , les forces aériennes alliées interviennent au Bosmelet. Le site est bombardé 28 fois ; plus de 200 bombes sont déversées et deux d’entre elles atteignent le château en son milieu. Le parc subit de graves dommages : l’attaque est une réussite, et jamais la rampe de Bosmelet n’enverra ses missiles.

Les restaurations

C’est en 1946 que le ministère des Beaux-Arts classe « Monument Historique » les toitures et façades du château (qui avait été inscrit dès 1931 en son intégralité à l’Inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques de France)[4]. Malgré les bombes qui l’ont partiellement endommagé, il reste un des plus purs représentants de l’architecture du temps de Louis XIII. Les Beaux-Arts entreprennent des travaux de rénovation en 1948 et découvrent dans les caves les vestiges de la forteresse médiévale. La baronne Diane de Bosmelet œuvre à la renaissance de la propriété. En 1957, les Beaux-arts commencent la restauration des toitures, mais, par manque d’argent, les travaux s’arrêtent près de 12 années pendant lesquelles, infatigablement, Diane de Bosmelet se bat pour restaurer son domaine. Le célèbre régatier et architecte naval anglais Uffa Fox, ami de la famille, lui apporte son soutien. La chapelle est réhabilitée, les façades du château restaurées à l’identique, les parties endommagées du toit reconstruites entre et .

Ce sont Robert Soyer Thomas de Bosmelet et son épouse Laurence qui poursuivent la mise en valeur du domaine, en rénovant le rez-de-chaussée du château et l’orangerie dans son intégralité. Leur action la plus notable est la création du jardin potager « Arc-en-ciel ».

Alain Germain, propriétaire du château

Au printemps 2016, le metteur en scène, romancier et plasticien Alain Germain devient propriétaire du château et y installe une partie de son fonds (toiles, dessins et maquettes de costumes de scène) classé au Département des Arts du Spectacles de la Bibliothèque nationale de France, ainsi que les archives de sa compagnie (affiches, photographies, partitions originales…). Il s’emploie à faire de Bosmelet un lieu d’ouverture et de partage, consacré à l’art actuel sous toutes ses formes.

Le parc

La trouée verte

La trouée verte du Bosmelet[5], dessinée il y a trois siècles par Colinet, premier jardinier de Le Nôtre, est bordée de la plus longue allée de tilleuls d’Europe. Bosmelet, ouvert sur la campagne que parcoururent la jeune Emma Bovary, et Gustave Flaubert lui-même, qui habita à Saint-Maclou-de-Folleville (à 3 km à vol d’oiseau), est conçu tout entier autour d’un axe majeur, clef de voûte des jardins à la française qui commencent à voir le jour au XVIIe siècle. Cet axe, pensé et dessiné par Colinet, qui œuvre sous la direction de Le Nôtre aux jardins de Versailles, est concrétisé par un immense tapis vert bordé d’une double allée de tilleuls, considérée comme l’une des plus longues d’Europe, et qui fêtera en 2018 son tricentenaire.

Les jardins clos

Deux jardins clos, anciennement potager, à l’ouest, et basse-cour à l’est, sont ordonnés symétriquement pour encadrer le tapis vert. Deux grilles ouvragées du XVIIIe siècle, se faisant face, permettent au promeneur de les découvrir.

Le potager se signale par un bassin central qui ponctue en son milieu une pergola de buis et roses longue de 90 m. De part et d’autre a été aménagé, sur une idée de M. Robert de Bosmelet, sous l’égide de Mme Laurence de Bosmelet et du paysagiste Louis Benech, un « Jardin arc en ciel », ordonné selon une distribution arc-en-ciel des couleurs, qui a été le premier jardin français à recevoir, en 2000, la médaille d’or du Chelsea Flower Show. Il est actuellement en cours de réélaboration.

Les vestiges de la Seconde Guerre mondiale

L’histoire de Bosmelet est intimement liée à celle de la Seconde Guerre mondiale et de la Résistance. Le parc conserve trace des travaux entrepris par la Wehrmacht pour construire une vaste rampe de lancement de missiles V1 destinés à détruire Londres, ou du moins à ruiner le moral des Anglais.

Un programme de rénovation d’archéologie militaire permet de découvrir le bunker, le blockhaus et les vestiges de la rampe. Entamé en 2016, ce programme se poursuit en 2017 (vacances de Pâques et d’été)[6].

Les œuvres contemporaines

Le pont-sculpture de Taïwan

Depuis le printemps 2017, le Bosmelet héberge ce magnifique pont-sculpture de l’architecte taiwanais Xuan-Cheng Chen. Réalisé par son cabinet Archiblur Labs, ce pont suspendu, comme un trait d’union entre la première et la seconde allée de tilleuls, permet aux promeneurs du Bosmelet de relier l’histoire des lieux à la création contemporaine.

Notes et références

Bibliographie

  • Diana de Bosmelet, Le Château de Bosmelet, Rouen, Lecerf, , 24 p. (OCLC 25541873)

Voir aussi